Accueil > La nature du hasard sur les marchés financiers.
La nature du hasard sur les marchés financiers.
ACDEFI - 24 septembre 2009

Dans une interview à BBC News le 8 septembre dernier, l'ancien président de la Fed Alan Greenspan annonce qu'il y aura d'autres crises financières quoi que l'on fasse, car elles ont une «origine fondamentale» : «il s'agit de la capacité inextinguible des êtres humains, quand ils sont dans de longues périodes de prospérité, à considérer qu'elles ne vont jamais s'arrêter». «C'est la nature humaine», nous n'y pouvons rien conclut-il.

 

On peut souscrire à ce constat fataliste. Mais il signifie surtout qu'Alan Greenspan n'a pas lu «Le Cygne noir» de Nassim Nicholas Taleb, car l'ancien trader libano-américain consacre justement de longues pages de son livre à décrier la propension à extrapoler et à prolonger les tendances passées. C'est l'histoire de la dinde qui est très contente qu'on la nourrisse grassement et prévoit un futur radieux, jusqu'au Thanksgiving Day ! Ne soyons pas le dindon de la farce nous dit Taleb. Et il ne s'agit pas là d'une discussion de salon pour savoir s'il faudrait être plus ou moins «sage» face aux événements, mais d'une question de fond : comment perçoit-on l'incertitude sur les marchés financiers ?

 

Car extrapoler les tendances passées et considérer qu'elles vont se maintenir procède d'une arithmétique qui n'est pas neutre : on calcule une moyenne (ou un taux de progression) parce que l'on considère que cette moyenne a un sens, une légitimité, une force, qu'elle représente bien l'ensemble des données prises en compte, que les valeurs sont globalement regroupées autour de cette moyenne, autrement dit que l'écart-type est modéré… Mais tout cela, qui semble naturel, repose en fait sur une hypothèse fondamentale : ces valeurs sont distribuées «au hasard» suivant la loi normale, autrement appelée courbe de Gauss ou «courbe en cloche», dont la forme indique que la plupart des valeurs se rassemblent autour de la moyenne, hormis quelques points extrêmes figurés par la partie évasée de la base de la cloche.

 

Et c'est justement cette vision très inoffensive du hasard (95 % des valeurs sont comprises entre deux fois l'écart-type, autrement dit la plupart des valeurs sont «proches» de la moyenne) qui fait partie du socle de la théorie classique de la finance depuis les années 60 avec Markowitz, Sharpe, Fama, Black Scholes, Merton, etc.

 

Pourtant, dès les années 70, Benoît Mandelbrot, dont Taleb est un disciple, a montré que le hasard régnant sur les marchés financiers excédait largement celui que décrit la tranquille loi normale, le mathématicien parle de «hasard sauvage», plus conforme à ce que chacun peut observer. La loi normale est clairement invalidée par les variations de prix constatées sur les marchés financiers. Découvrant dans ces séries de prix des structures fractales, Mandelbrot en déduit logiquement qu'il faut utiliser des lois de puissance plutôt que la loi normale.

 

Et dans ce cas la notion de moyenne perd tout son sens ! Prenons un exemple situé en dehors de la finance : l'édition de livres. La liste des ventes de l'ensemble des livres publiés sur une année montre une situation extrêmement contrastée avec quelques best-sellers ayant séduit des centaines de milliers de lecteurs, un ensemble de livres à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires, et plusieurs centaines de titres ayant réalisé quelques maigres centaines ou milliers de ventes. A partir de là calculer une moyenne n'a pas de sens, mathématiquement on peut le faire bien sûr, mais que signifie-t-elle ? Les écarts sont tellement importants (l'écart-type est démesuré) que la moyenne est un chiffre perdu au milieu de valeurs extrêmes, elle ne peut servir de référence pour un éditeur.

 

L'édition, comme les activités créatives en générale, relève de lois de puissance, c'est-à-dire d'une incertitude très forte et d'une extrême inégalité des situations. «Il n'y a pas de place pour la moyenne dans la production intellectuelle» comme le rappelle Taleb, celle-ci n'intéresse personne (qui va lire un roman ou acheter un tableau «moyen» ?). Même si la loi normale a son domaine de validité, les lois de puissance règnent sur de grands domaines de l'économie et de la finance.

 

Ce n'est donc pas la nature humaine qui est responsable des crises financières, mais une mauvaise compréhension du hasard régnant sur les marchés financiers. Comprendre Mandelbrot, Taleb et tous ceux qui pensent autrement la finance ne supprimera pas les crises bien évidemment, nous serons tout de même un peu moins dans l'obscurité, moins fatalistes et moins dupes.

 

 

 

Philippe Herlin

Chercheur en finance

philippeherlin.com

Les analyses hebdomadaires
Un vent d’euphorie semble souffler sur la zone euro et sur la France depuis quelques semaines. Selon certains prévisionnistes, notamment ceux des organes officiels que sont la Commission européenne et l’INSEE, l’UEM et la France auraient d’ores et déjà retrouvé le chemin de la croissance forte, qui pourrait même avoisiner les 2,5 % dès 2018. A l’évidence, la réalisation d’une telle conjecture ne pourrait que nous faire plaisir. Seulement voilà : en économie, la magie n’existe pas. Autrement dit, pour pouvoir atteindre une croissance durable de 2,5 %, il faut un certain nombre d’ingrédients dont la France et la zone euro ne disposent pas pour le moment. Certes, la faiblesse des cours du pétrole et des matières premières au sens large, le caractère extrêmement accommodant de la politique de la BCE ou encore le maintien des taux d’intérêt obligataires sur des niveaux exagérément bas ont aidé et aideront encore la croissance économique. Pour autant, il s’agit là de conditions nécessaires mais pas suffisantes pour permettre à cette dernière d’atteindre 2,5 %. D’ailleurs, d’autres éléments conjoncturels agissent déjà à la baisse sur la dynamique économique : le ralentissement dans la plupart des pays émergents, Chine et Inde en tête, la remontée de l’euro, notamment face au dollar, ou encore les incertitudes géopolitiques internationales. Mais au-delà de ces évolutions conjoncturelles, certes non négligeables, le vrai handicap de la zone euro et plus particulièrement de la France, réside dans la faiblesse de leur croissance structurelle. Aussi, pour parvenir à ce niveau de 2,5 %, il faut engager de profondes réformes structurelles sur la fiscalité, le marché du travail ou encore le financement de l’économie, qui n’ont toujours pas été menées, en particulier en France. Autrement dit, ce ne sont pas quelques évolutions conjoncturelles favorables qui permettront de masquer les faiblesses structurelles de l’économie française. Dans ce cadre, nous sommes contraints de confirmer notre prévision d’une croissance française d’environ 1,3 % tant en 2017 qu’en 2018. Quant à l’atteinte durable des 2,5 %, elle ne sera possible qu’après la modernisation de l’économie française et donc, dans le meilleur des cas, pas avant 2020. Certes, mieux vaut tard que jamais. La question reste néanmoins de savoir si la population et les entreprises françaises auront la force d’attendre…
A suivre du 26 au 30 juin :
- Lundi 26, 10h (heure de Paris) : léger recul de l’indice IFO du climat des affaires en Allemagne.
- Lundi 26, 14h30 : rebond correctif et limité des commandes de biens durables aux Etats-Unis.
- Lundi 26, 18h : le chômage repart à la hausse en France.
- Mardi 27, 16h : l’indice du Conference Board de confiance des ménages américains recule légèrement.
- Mercredi 28 8h45 : stabilisation de l’indice INSEE de confiance des ménages dans l’Hexagone.
- Mercredi 28, 14h30 : le déficit de la balance des marchandises recule modestement aux Etats-Unis.
- Jeudi 29, 8h : baisse modérée de l’indice GfK de confiance des ménages allemands.
- Jeudi 29, 11h : quasi-stabilisation de l’indice de sentiment économique dans la zone euro.
- Jeudi 29, 14h : l’inflation allemande se stabilise à 1,4 %.
- Jeudi 29, 14h30 : la faiblesse de la croissance américaine au premier trimestre est entérinée.
- Vendredi 30, 1h30 : stabilisation du taux de chômage japonais à 2,8 %.
- Vendredi 30, 8h45 : la consommation des ménages repart à la baisse en France.
- Vendredi 30, 8h45 : l’inflation française stagne à 0,8 %.
- Vendredi 30, 8h45 : en France, la dette publique atteint 96,5 % du PIB au premier trimestre.
- Vendredi 30, 9h55 : le taux de chômage se stabilise à 5,7 % en Allemagne.
- Vendredi 30, 10h30 : nouvelle confirmation de la croissance britannique à 2 % au premier trimestre.
- Vendredi 30, 11h : stabilisation de l’inflation eurolandaise à 1,4 %.
- Vendredi 30, 14h30 : progression modérée des revenus et de la consommation des ménages aux Etats-Unis.
- Vendredi 30, 16h : confirmation de la nette baisse de l’indice Reuters/Université du Michigan de confiance des consommateurs américains.